Le paradoxe Lionel

Lionel Descostes, artiste plasticien basé à Hanoï, Viêt Nam, était de passage au siège social de la Fondation Cuomo à Monaco en novembre 2014.

Lionel DESCOSTES aime surprendre. Il vous montrera précieusement de ses doigts de manuel intellectuel une série d’œuvres minutieusement exécutées et glissera entre deux exposés sur une œuvre d’une incroyable cohérence : « Je suis ex-routier ! », comme si les routiers ne faisaient pas dans la dentelle… Non, cet ex-routier ne fait pas dans la dentelle, il fait dans la broderie.

Lionel DESCOSTES a parcouru le monde. L’Europe en premier, à bord de son camion, puis l’Asie : la Chine, le Japon, le Viet Nam… en routard chevronné. Il aura certes été camionneur mais pas seulement : Compagnon1 auparavant puis patron d’usine. Entre temps, il aura intégré la prestigieuse école parisienne des arts appliqués, l’Ecole Nationale Supérieure de Création Industrielle, pour un cursus de designer.

Lionel aime le paradoxe. La Création Industrielle – justement – a toujours été sa bête noire. Celle qui accapare les créateurs en les mettant sous la jaug d’une marque, celle qui les soumet au service d’une enseigne et non au service du consommateur. Cette contradiction qui régit le monde du design, Lionel ne l’a jamais supportée, en idéologue proche des idées de la Bauhaus qui, elle, aspirait à révolutionner la création industrielle pour révolutionner le mode de vie de ceux qui s’en servent.

D’ailleurs, l’art tout court le rend susceptible : autre paradoxe de cet artiste plasticien. Surtout cet art qui met le créateur sous la jaug de sa propre subjectivité et rien d’autre. L’art, une pratique on ne peut plus égoïste, nous dira Lionel – l’artiste s’enfermant dans sa psyché pour y puiser son expression, se condamnant au passage à se renouveler sans cesse pour se distinguer, à sortir de nouvelles formes, plus inédites les unes que les autres afin de ne pas déserter l’actualité.

Le design ou l’art n’est pas tout cela. Pour Lionel, il n’y a pas de distinction entre les deux. L’un ne s’arrête pas là où l’autre commence. Plutôt, l’un infiltre l’autre pour mieux le subvertir, en le sublimant, pour en accroître la portée : un compromis hasardeux mais que Lionel finira bien par trouver et faire sien.

Déçu de la main mise de l’industrie sur son école de Création Industrielle, entravant l’indépendance et la créativité des jeunes designers, Lionel claque la porte et entreprend un voyage en Asie. Après un long périple qui l’a vu parcourir le Japon, Singapour et la Chine, il échoue au Vietnam où il entre en contact avec cet art millénaire qui a fait la renommée de la Péninsule : la broderie. Mais, comme de nombreuses pratiques artisanales dans les sociétés récemment ouvertes au capitalisme, l’art de la broderie y est en voie de disparition. Dans le pire des cas, les artisans vietnamiens délaissent inexorablement cette pratique ; dans le meilleur (!), ils se contentent de reproduire en broderie des mièvreries « auto-orientalistes » au goût douteux. Sous les yeux de Lionel, en l’espace de quelques années seulement, disparaissent en totalité les villages de métiers et autant de corps de métiers sans que personne ne s’indigne : un glissement de terrain culturel à l’échelle nationale qui érode la diversité d’un pays autrefois riche de son pluralisme culturel. C’est un choc pour cet amoureux du savoir-faire artisanal. Lionel se met alors une idée dans la tête : apprendre pour le faire perdurer, à sa modeste échelle, l’art vietnamien de la broderie. Et ce, non en tant qu’artisan. De toute façon, le seul marché existant pour la broderie à l’époque est celui des touristes et des riches locaux pour qui les artisans reproduisent les mêmes et immanquables scènes de rizière, de belles ‘indigènes’ en tenue ‘indigène’, la faune et la flore. Ni en tant que designer d’ailleurs ; depuis son passage à l’école parisienne, il a perdu ses dernières illusions en matière de design industriel. Sa démarche sera celle d’un plasticien, le nombrilisme en moins et une préoccupation sociale en plus. Il veut créer un art qui fasse appel à la conscience de tout un peuple, mais aussi à son inconscient. En somme, un art qui soit ‘utile’ dans le sens où il touche l’émotion d’un peuple qui peut y reconnaître les échos d’un héritage culturel. Ainsi, ambitionne-t-il de créer un art qui soit utile, non seulement dans sa finalité, mais dans son exécution.

C’est ainsi que l’idée lui vient, après quelques mois d’isolement dans son nouvel atelier, le temps de maîtriser l’art de la broderie – maîtrise des techniques existantes et mise en forme de nouvelles pratique basées sur ces mêmes gestes millénaires – de former une communauté de brodeurs qui soit fière de prendre les rênes d’un art ancestral en voie de disparition. De fil en aiguille, il crée un atelier où une poignée de jeunes femmes sourdes-muettes va s’initier à l’art de la broderie. Jusqu’au bout, Lionel DESCOSTES n’aura pas cherché la facilité.

 

La communauté sourde-muette est un monde à part dans la société vietnamienne. Reléguée à la plus extrême marge de la société, parfois pour des raisons de croyances, le plus souvent pour des raisons économiques, le sort des sourds-muets y est assimilable à l’animalité car dépourvus de toute possibilité de communication avec autrui, y compris leur propre famille. Ne sachant ni lire, ni écrire, même le langage des signes leur est inaccessible. Réduits dans le meilleur des cas à être des cas sociaux et au pire à l’esclavagisme familial, les sourds-muets attendent, dit-on, passivement que leur mauvais karma, hérité des vies antérieures, passe… La vérité, abominable, est pourtant ailleurs, on s’en doute. Les causes de ce handicap résideraient dans l’utilisation de vaccins non-conformes que l’on injecterait aux nourrissons dans les coins reculés du pays où la qualité des soins laisse à désirer. La plupart de ces déficits apparaissent non pas à la naissance, mais quelques années plus tard…

Avec le concours de sa femme Anh, Vietnamienne, Lionel DESCOSTES entre en contact avec quelques sourdes-muettes du village où il a installé sa petite famille et leur propose une formation payée en broderie. Sa demeure se transforme rapidement en atelier. Un nouveau langage de signe, inventé de toute pièce par Lionel DESCOSTES et son équipe, assure communication et transmission des savoirs. Les filles jusque-là marginalisées voient soudain leur sort changer dans ces nouvelles conditions, du moins pendant la journée de travail. Elles vont donner le meilleur d’elles-mêmes, ce qui ne s’était jamais produit. L’acuité de leur regard et de leur jugement, jamais mise à l’épreuve précédemment, surprend agréablement le maître au point de l’émouvoir et d’accroître sa motivation à poursuivre une entreprise – disons-le – périlleuse. Fort de sa petite équipe et de son savoir-faire, Lionel DESCOSTES peut maintenant se consacrer à la pratique de son art. Le budget qu’il s’est constitué en tant que patron d’usine de laque à Hanoi le lui permet.

Ses brodeuses ayant acquis les bases de la pratique de la broderie, Lionel DESCOSTES, une fois encore, s’enferme dans son atelier, mais pas tout seul. L’enfermement du maître et de son équipe durera cette fois-ci non moins de huit ans : autant d’années passées à affiner ses recherches artistiques, trouver des solutions plastiques aux problématiques qu’il se pose et peaufiner sa nouvelle technique de fil unique.

 

La base d’une part importante de l’œuvre de Lionel DESCOSTES est le carré : le carré mille fois répété, sans cesse réinventé. Le carré de Lionel DESCOSTES est, selon lui, le rempart de son auteur contre la surconsommation et l’omniprésence des formes dans nos goûts artistiques en particulier et nos vies en général. Un artiste, constate Lionel DESCOSTES, est condamné à se renouveler, à inventer coûte que coûte de nouvelles formes et de nouvelles expressions. Il y résiste. Sa réponse à ce paradigme est le carré : cette forme on ne peut plus banale et simple, mais dotée d’un infini raffinement car issue de l’esprit humain. Le carré, cette émanation conceptuelle, n’est pas une forme empruntée à la nature. L’homme l’a inventé dans sa quête métaphysique de l’abstrait. Issu des mathématiques, le carré a eu son heure de gloire dans l’art. Depuis l’invention de l’art moderne, tout comme les ‘cônes et les cylindres’ chers à un Cézanne, le carré occupe une place essentielle dans l’art. Pour un Malevitch, ce fut le « degré zéro de la peinture ». Pour un Jan Schoonhoven, la trame issue des mille carrés fut un moyen de bannir le geste du peintre et toute signification de l’œuvre.

Pourtant, loin des visées négatives de l’art et du sens que beaucoup de ses prédécesseurs prêtaient au carré, Lionel revient au carré et à la trame qu’il compose avec un lyrisme tout subjectif et bienvenu que l’on a rarement vu depuis les « carrés magiques » d’un Paul Klee, lui aussi issu du monde de la création industrielle. Chaque carré qu’il produit et reproduit est pourvu de sa propre ‘personnalité’. L’un est forcément différent de son prochain semblable. La trame qu’ils composent va de ce fait hériter de cette subjectivité propre aux carrés pour créer à son tour une trame irrégulière. Au plus près, le carré de ses compositions s’assimile à un être. Avec du recul, la trame que forme la multitude des carrés fera penser à une foule aux innombrables personnages, différents les uns des autres. À distance, on y verrait un paysage urbain vu du ciel. L’aspect all-over de ce travail trahit son héritage de l’art du textile.

À la répétition des carrés du plasticien, redessinés encore et encore avec obsession sinon obstination, fait écho la répétition des gestes des brodeuses, lesquelles exécutent les ‘cartons’ avec la même obsession. L’effet de la matière qui tantôt remplit les aplats de couleur, tantôt dessine les contours avec des accidents de parcours inévitables, innombrables et de ce fait même admirables, fait vibrer la lumière que captent les fils brodés. Loin d’être un artifice technique, les fils se noient dans cet océan de couleurs pour nous révéler les fondements de toute peinture : la vibration de la lumière. Même composées d’un seul fil à couleur unique, ces compositions d’aplat se révèlent de plus belle en raison de l’angle de ‘coup’ d’aiguille choisi par la brodeuse qui rivalise sans peine avec les coups de pinceaux d’un peintre expérimenté. Sur le travail de la lumière avec des compositions monochromes, l’œuvre de Lionel a quelque chose en commun avec les toiles monochromes d’un Soulages qui, avec une seule tonalité noire, mais appliquée aux stries placées selon différents angles, crée des vibrations de lumière là où on les attend le moins : sur du noir.

Le médium de Lionel DESCOSTES peut être un cas rare dans la scène de l’art contemporain, les gestes de ses brodeuses d’un raffinement ancestral et son support précieux. Mais c’est précisément lorsque cet art va transcender les spécificités techniques de sa pratique et celles sociales de ses pratiquantes et devient une œuvre d’art banal – banal au sens le plus noble du terme car s’adressant à tous et échappé de l’anecdote – qu’il nous paraît le plus admirable. Avec trois principes visuels vieux comme le monde, le carré comme forme, la couleur et la lumière, Lionel DESCOSTES réussit à produire un art comme il voulait en produire un : un art comme manifeste humaniste aussi bien dans son aboutissement que dans sa production.


1. [Membre de l’Association ouvrière des compagnons du devoir et du tour de France]